Accueil Médias L'Est Républicain - 2 septembre 2011

PDF Imprimer Envoyer
Logo de L'Est RépublicainL'Est Républicain - 2 septembre 2011

Un crime (prém)édité

Michel Quint, qui est l'auteur d'un succès international Effroyables jardins flirte avec le polar dans ce nouveau roman, mais un polar très spécialisé.

L'idée lui a été donnée par son éditeur, Gilles Cohen-Solal. Et c'est une histoire d'éditeurs qu'il déroule pendant la Foire du Livre de Francfort, cette «messe» ou s'achètent et se vendent les best-sellers. Les Amants de Francfort (éditions Héloïse d'Ormesson) met en scène Florent, dont le père a été abattu sans doute par la bande à Baader et Lena, une brune sensuelle, sur fond d'assassinat de sympathisants nazis.
Au-delà de l'intrigue, serrée, le romancier propose une réflexion sur le passé franco-allemand, et une satire corsée du milieu éditorial.

Extrait

«La nuit ou Lena et Florent devinrent amants, un double meurtre fut commis dans leur hôtel de Francfort. Magda, la jeune femme de chambre en chef qui découvrit en début de matinée les corps sauvagement égorgés d'un homme et d'une femme, nus dans l'odeur d'amours intrépides, avoua par la suite avoir conservé son sang-froid le temps de laver machinalement dans la salle de bains ses mains qui avaient touché le lit par réflexe, puis d'avertir la première personne rencontrée dans le couloir, Sean Fitzgerald, pas encore couché après une belle nuit de travail. Fitz, personne ne l'appelle autrement, sub-agent des plus grosses agences littéraires et surtout de la plus grande maison d'édition américaine, un grand squelette déglingué aux paupières lourdes, visage de prédicateur filou, Fitz identifia les victimes sans battre une fois des cils et prévint Sandor Khngshoffer, le responsable de sécurité honoraire. À tout le moins l'homme des situations extraordinaires.
Ensuite il prit Magda, quand même remuée aux cent coups, dans ses bras, renvoya de la main le bataillon des autres femmes de service accourues à ce spectacle incongru, calma la demoiselle dodue de bisous parfumés au schnaps et lui demanda si elle avait vu, remarqué quelque chose. Oui deux des chambres de l'étage, louées à des dames, n'étaient pas occupées. L'une devait être celle de l'assassinée, non?
Vraisemblablement, warscheinlich, Fitz trouva la déduction plausible et Magda, maintenant amollie contre le gilet à carreaux saumon de Fitz sur une banquette du couloir, s'enhardit jusqu'à ajouter que dans ces conditions, l'autre chambre, la 404, devait être celle de la meurtrière puisqu'un couteau avec du sang dessus était abandonné sur la coiffeuse. Le genre cran d'arrêt. Est-ce que M. Fitz connaissait la cliente de la 404? Fitz n'eut pas à répondre parce que Sandor, le légendaire Sandor, la vieille âme toute maigre du palace, sortait de l'ascenseur, sourcils haussés, toutes ses rides de vieux chien en émoi. Comme Magda se relevait, écrasait une larme sur sa joue jolie, au bord de craquer maintenant qu'elle réalisait le terrible de la situation, l'Américain montra la porte entrebâillée sur le crime et dit avec son humour désespèré
- Un roman d'amour qui finit mal.
En vrai. Difficile de faire mieux pour deux éditeurs
- Suicides? Sandor articulait en confidence, sur le souffle, avec son décalage temporel habituel, un soupir, une sorte de doute inévitable de ses propres propos. Fitz leva les yeux vers Magda qui baissait les cils et reniflait, laissait venir le sanglot
- Peu probable un suicide à deux est une fuite amoureuse, sans cruauté aucune. Là, tu verras, le tableau manque de tendresse. Et puis mademoiselle pense avoir vu une possible arme du crime, un couteau sanglant, dans la 404.
Sandor eut un hoquet de silence, pas d'indignation bien pensante, juste fataliste, et puis - Fallait pas sortir de la littérature - Baiser dans un hôtel de Francfort au moment de la Foire du livre, s'y faire assassiner, c'est encore de la littérature, ne t'en déplaise.
Sandor ne rectifia pas et apprécia le cynisme convenu d'un froncement de lèvres, comme après une gorgée de tord-boyaux bienvenue à un moment de désarroi. Il ballait des bras, avalait sa salive, regardait Fitz qui le regardait, écoutait monter la rumeur du personnel qui revenait aux nouvelles à petits pas, oreilles pointées, et ne se décidait pas à appeler la police. Parce que Fitz commençait à faire les gros yeux, il finit par sortir son portable, putain, c'était pas prévu ce cirque, appuya sur la touche d'urgence et on n'entendit pas la suite parce qu'il entrait dans la chambre du crime. Fitz se leva, annonça haut et fort à l'armada des chambrières qu'il y avait eu un accident, surtout qu'on n'approche pas, puis il demanda bas à Magda de ne parler à personne, d'aller l'attendre chez lui, elle connaissait le numéro de sa suite, n'est-ce pas? Magda, l'estomac barbouillé, fit oui de la tête, son regard paisible toujours en pagaille, toute sa chair sans façon encore sacrément tourneboulée aux alentours du coeur, et chuchota avant de filer, fesses serrées et les larmes à nouveau
- Je suis bien contente de jamais lire de livres! »

Retour sur Les Amants de Francfort

Lire d'autres articles