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Michel Quint

La nouvelle policière du mois

Auteur d'Effroyables jardins (adapté au cinéma en 2003), cet ancien professeur a obtenu le Grand prix de littérature policière en 1989 pour Billard à l'étage, et vient de publier En dépit des étoiles (éditions Héloïse d'Ormesson). Il livre cette nouvelle en exclusivité pour TGV magazine.

 

 

Photo de l'article paru dans TGV magazine

OCTAVIE

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- C'est termine, messieurs-dames!
François Moraux met fin par ces mots à l'examen partiel qu'il a surveillé dans un grand amphi de la faculté ou il enseigne la litterature latine. Un immense soupir, un brouhaha et quelques non c'est pas vrai montent des gradins. Déjà, pendant que François ramasse les copies au fil des travées, les candidats, presque trois cents en master de lettres, commentent les sujets, rallument leur téléphone. Il est dix neuf heures et commence le long week end du 1er mai, on va décompresser, oublier les études, vivre et aimer enfin. François entend malgre lui que se fixent de tendres rendez-vous, surprend des SMS brûlants sur les écrans des portables. La sève est là, à fleur de peau, François n'a pas trente ans, la tournure pas moche d'un flamant mince et certaines de ces demoiselles ont des envies d'ogresses, de le croquer. Maîs justement une étudiante délurée, un amour de passage, vient de lui donner congé, alors il rend un sourire ou deux, à distance pédagogique, et libère ce beau monde une fois la derniere copie en main.

Le temps d'aller jusqu'au bureau rassembler son maigre barda, François est seul. ll leve les yeux voir si rien ne traîne Si au bord d'un pupitre, un telephone rouge Tout neuf, un modele prépaye ' Peut-être qu'en appelant un contact celui-ci identifiera le proprietaire Aucun contact Aucune photo Journal vide Ah un message, pas encore ecoute, peut être que François compose 1,2,3.
Voix d'homme, violente...
- «Tu es mon Octavie à moi et je vais te tuer ce soir!»
Métaphore passionnée ou menace de mort? François hésite, la police va lui rire au nez, maîs si une étudiante assassinée fait la une des journaux de demain, nom de Dieu ' Alors il appelle le 17 On lui repond, il explique, une seconde s'il vous plaît, on lui passe quelqu'un, et tout a coup une voix feminine a enivrer, une voix grand cru, lieutenant Juliette Carpentier François répète son histoire, bien sûr il peut lui faire ecouter le message.
- J'arrive! L'adresse exacte ?
François donne l'indication, il attendra a la porte parce que cette partie n'a pas de concierge et Juliette a déjà raccroche, François n'a plus qu'a courir lui ouvrir, rester un moment bouche bée devant la fille blonde, coiffée court, hirsute, sorte de fille des fjords, a la fois pointue et en chair, jean et blouson fauve qui descend d'une auto banalisée, et la guider au pas de charge par les locaux deserts.
- La faculté a ferme pour le 1er mai avant que nous ayonsfini l'examen J'étais cense déposer les copies dans mon bureau et boucler derrière moi Vous croyez qu il parle sérieusement, le type 7
Ils sont de retour dans l'amphi François montre ou il a trouve le telephone que Juliette examine sans précautions, François a brouille les empreintes, et non, il ne revoit pas qui était assis a cette place.

Photo de l'article paru dans TGV magazine - Maîs vous connaissez le prénom de vos étudiants Octavie n'est pas courant!
- J'en connais quinze sur les trois cents candidats Pas d'Octavie. Je surveillais une épreuve dans une matière que je n'enseigne pas.
- Et vous c'est quoi7
- Le latin
- J'en ai fait Pour ce que ça nous aide aujourd'hui...
Et Juliette agit comme devant une menace réelle Octavie va retrouver quelqu'un sans avoir écouté le message d'avertissement Son possible assassin lui a laissé une chance de ne pas le rencontrer ce soir Ignorante elle va se jeter dans la gueule du loup. Donc on n'a que très peu de temps et juste un prénom pour trouver une identité complète et une adresse, tâcher d'arriver avant l'irréparable.
- Vous allez me repérer une Octavie parmi les candidats. Moi je cherche d'où venait l'appel. Allez, on prend la feuille de présence et on file interroger les ordis de l'administration nom, adresse!
- Les bureaux sont fermés jusqu'à lundi, la secrétaire qui a le mot de passe est injoignable puisque le doyen qui sait comment la joindre l'est.
- Bravo! Reste à faire avec ce qu'on a. Allez, vérifiez ces foutues présences!
François regarde les feuilles d'émargement, puis la première copie, Azoulay Nathalie, et s'arrête. Sur son portable Juliette a interrogé un correspondant, attend une réponse et voit, soudain François pétrifié, le regard perdu dans ses yeux verts.
- La liste est imprimée sur ma figure ou vous me draguez?
- L'émargement ne donne pas d'Octavie.
- Même en second prénom ?
- L'identité complète ne figure que sur la copie. J'allais vérifier maîs il y a au moins deux cent cinquante filles.
- Par ordre alphabétique, n'est-ce pas ? Alors espérons qu'Octavie ne s'appelle pas Zimmer! On s'y met, donnez moi la seconde moitié du paquet!
Un geste pour que François se taise, elle écoute son téléphone.
- Message envoyé d'une cabine. On est bien avancés. Merci collègue
Elle raccroche, est-ce que François a compris la situation, oui, alors au boulot. Et, assis côte à côte, ils commencent à soulever les rabats des copies. Bourdon Jérémie, Heulez Carole, Emilie, Murielle François a peur de puer la sueur, avec la chaleur de toutes ces têtes en ébullition, il sent une odeur de savon lavande venir de Juliette et lit les prénoms tout haut pour ne pas penser à des choses, et paniqué en même temps, cette fille qui va à la mort, déjà sans vie peut-être Jusqu'à ce que Juliette dise, presque bas.
- Je l'ai! Lourmel, Cécile, Marie, Octavie! Qu'est-ce qu'il y a, vous la connaissez?
François se sent tout blanc en dedans, plus de sang:
- Une Réunionnaise, mon étudiante jusqu'à l'an dernier et ma maîtresse jusqu'à mercredi. Très convoitée, très volage. Certains anciens amants la courtisaient encore. Personne ne sait qu'on a rompu. Vous croyez... ?
- Au rival jaloux ? Pour une Réunionnaise ? Bien sûr! Appelez-la vite sinon vous l'aurez sur la conscience!
François obéit maîs le numéro n'est plus attribué, il n'a pas l'adresse de Cécile- Octavie, et tous deux sentent monter la panique, Juliette interroge l'annuaire. Rien.
Rappelle le central, que ses collègues cherchent l'opérateur de la jeune femme.
- En attendant, vous n'avez pas une autre idée mon vieux?

AH UN MESSAGE, PAS ENCORE ÉCOUTÉ, PEUT-ÊTRE QUE...
FRANÇOIS COMPOSE 1,2,3. VOIX D'HOMME, VIOLENTE...
- «TU ES MON OCTAVIE À MOI ET JE VAIS TE TUER CE SOIR!»


Photo de l'article paru dans TGV magazine Mon vieux! Peut-être de ce coup à son orgueil François s'illumine, se retrouve du panache galant.
- L'ordi de Laurence a la documentation ! Elle m'a beaucoup aimé et j'ai encore ses cles, son mot de passe.
- Finalement, heureusement que vous êtes un don Juan!
Ils foncent par les couloirs, Juliette toujours le portable a l'oreille. Viite!
Ouvrir la documentation, l'ordi, allumer, mot de passe, fichiers des étudiants, il y a les adresses, oui... Lourmel... Pourvu qu'elle soit inscrite... oui! 12, rue Fénelon... À ce moment on repond à Juliette:
-06... Attends je note. Merci.
Et elle tend à François son telephone, un numéro griffonné sur un manuel de grammaire, qu'il appelle!
Cecile ? C'est François, tu es chez toi? À Roissy Ah, tes parents atterrissent dans cinq minutes. Je le sais que tu ne m'aimes plus. C'est parfait... Oh merde!
Cecile a déjà raccroché et Juliette a écouté le bref échange, le juron de François qui montre l'écran, juste en dessous de « Lourmel »:
- Cecile n'est pas la bonne Octavie : Maîs regardez deux « Lempereur ». Stéphane et Claire, née Roy, même adresse Mari et femme je parie! Lui m'est inconnu maîs elle travaille avec moi sur les épouses dans les tragédies de Sénèque, dont « Octavie » où est relaté le meurtre d'Octavie par son mari l'empereur Néron qui l'accusait d'adultère! Et je croîs bien avoir un peu flirté avec Claire à la cafétéria
Tout le trajet avec sirène jusqu'au petit studio des Lempereur, François ferme les yeux, Juliette demande des renforts pas encore là quand ils sonnent au premier gauche, police, ouvrez, et que le mari leur ouvre, un grand gamin doux, résolu et désolé, tend a Juliette un couteau ensanglanté:
- J'allais vous appeler Octavie a eu ce qu'elle méritait. Personne ne trompe un empereur!

Michel Quint a participé, en 2012, à la collection Les petits polars du Monde, en partenariat avec SNCF